Août

28. août, 2016

 Vous êtes partis très loin, vous avez oublié votre ordinateur, vous avez laissé tomber les réseaux sociaux, vous avez marché le long d'un océan, plongé dans la mer, pris des avions, des trains, vous avez dormi au soleil...

Vous avez bien fait.

Mais vous avez raté le mois d'Août sur mon blog. Je vous laisse regarder

Tout ce qui s'est passé, ce que j'ai lu, ce que j'ai pensé et je vais vous dire une chose importante: je suis bien contente que vous soyez rentrés!

28. août, 2016

TEST IDIOT

 

Qui suis-je ? Donnez 20 réponses (enfin, seulement 12 si vous êtes pressée). C’est le test de Kuhn et Partland, inventé en 1954, j’avais deux ans et j’ignorais qu’on pouvait se poser ce genre de questions.

 

Je suis une femme. Ça c’est sûr, Dieu s’il existe et m’a créée, n’a pas trop hésité. Il s’est dit celle-là, ce sera une femme.

Je suis une femme plus toute jeune

Enfin, carrément presque vieille

Mais pas tout à fait

Il ne faut pas non plus exagérer.

Je suis une femme qui écrit des histoires

Des histoires que j’ai dans la tête, parce que je me raconte des histoires, le soir pour m’endormir. Et quand je m’ennuie aussi, en voiture, dans les trains et les aéroports, vous pensez que je vous écoute mais non, je me raconte quelque chose.

Je suis une mère, ça c’est sûr aussi. Dieu, le même que tout à l’heure, s’est dit celle-là mettra du temps à faire des enfants mais elle aura deux filles magnifiques, alors il ne faudra pas qu’elle se plaigne d’avoir tant attendu.

Je suis la fille de mon père, qui a eu une saleté de maladie dont tout le monde parle en ce moment, comme s’ils se mettaient tous à vouloir faire comme lui.

Je suis une littéraire et je m’embrouille avec les chiffres, ils me fatiguent.

Et je compte sur mes doigts, que je cache en douce sous les tables.

Je suis folle de peinture, je volerais bien un Picasso, un Van Gogh, un Matisse, un Dali ou un Modigliani. Je cacherais le tableau sous mon lit, je ne le regarderais pas mais je saurais qu’il est là.

Je suis une victime des machines et des télécommandes, qui ne fonctionnent pas avec moi parce que ça les amuse, de se mettre en panne

De ne pas allumer la télévision

De ne pas monter le son

De ne pas se mettre en route

De ne pas essorer le linge

De ne pas sécher la vaisselle.

Je suis une femme en guerre avec ses cheveux, qui sont récalcitrants

Font ce qu’ils veulent, quand ils le veulent.

Je suis une femme coquette, je pense que je serai coquette jusqu’à la fin, il faudra en tenir compte quand je serai morte. Il faudra penser à m’arranger.

Je suis une hyperactive, je ne peux pas m’arrêter

De lire, de coudre, de marcher, de courir, de nager, d’écrire, de penser

Je suis une femme mélancolique, il n’y a rien à faire parce que Dieu, le même puisqu’on dit qu’il est unique et que je ne vais pas commencer à compliquer, a tenu à ce que j’aie un gros défaut, quelque chose d’insupportable pour l’autre, qu’il a placé sur mon chemin exprès pour que je l’aime.

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Tout ça pour vous dire qu’on croit se connaître et qu’on est bien étonné, parfois, quand on saisit le regard des autres.

On ne se voyait pas du tout comme ça :

 

Un matin à Lyon, la ville où il y a deux rivières et des chaises longues en teck maintenant au bord de l’une d’elles, j’ai accompagné ma fille inscrite au concours d’entrée à Sciences-Po. Il faisait beau et nous avions fait le trajet à pied. Tout commençait bien.

Je l’ai laissée en bas du bâtiment , le cœur battant. Et puis tout à coup, j’ai réalisé que je ne lui avais pas laissé d’argent pour son déjeuner, alors j’ai rebroussé chemin, un peu affolée comme quand elle était petite et que j’oubliais son goûter, comme quand elle avait un match de tennis et que j’oubliais les balles. Il n’y avait plus personne devant le bâtiment. J’ai monté les quelques marches qui menaient à l’entrée, ai pénétré à l’intérieur pour la retrouver et là, dans un couloir rempli de jeunes gens encore ensommeillés, il y a eu un grand silence et j’ai senti de drôles de regards sur moi. Des regards timides, apeurés. Une jeune fille m’a dit tout doucement « Bonjour Madame » et j’ai compris : ils m’avaient prise pour une examinatrice. Une sommité.

Moi, Dominique

Qui ne suis pas capable de situer la 2° République

Ni le Mozambique

Qui ne sais pas qui gouverne le Mexique

Ni quels sont tous les pays d’Amérique.

28. août, 2016

Beuhhh! C'est la dernière fois que je baisse la tête.

28. août, 2016

« Tu éteins ton réveil, te lèves en titubant, enfiles une chemise et un pantalon, te rases en musique, réchauffes du café, et à neuf heures moins le quart tu es dehors. Même en marchant vite tu seras en retard, mais pour dix minutes ton chef ne dira rien. Le soleil fait cligner tes yeux. Tu as oublié tes Ray-Ban. Tu entres dans le parc d’un pas allègre et longes au niveau de la 96° Rue le grand réservoir où tremblotent sur l’eau miroitante les formes géométriques des gratte-ciel. Les Manhattanites sont nombreux à y faire leur jogging le matin. De jeunes femmes minces en débardeur moulant et des hommes torse nu te dépassent en courant. Chaque matin la traversée du parc te donne le même plaisir. Encore une journée magnifique. »

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CHAGRIN

 

« Il y a dans ce monde où tout s’use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté : c’est le Chagrin ». Cette si belle phrase a été écrite par Proust, elle est citée dans ce livre et j’ai pensé....

 

Il croyait que sa femme l’aimait pour la vie et un jour elle l’avait quitté. Il avait été surpris, n’avait rien compris. Son chagrin fut si fort qu’il en perdit le sommeil, sa peine fut si douloureuse qu’il devint l’ombre de lui-même. Et à la fin comme il était peintre, il en fit un tableau, un tableau très sombre et très beau.

 L’œuvre fut saluée par la critique, on n’avait jamais rien vu de si magnifique. Tout y était, les larmes, les doutes et les sanglots et les nuits d’insomnie, la rage et  les appels sans réponse, les lettres jetées, les messages effacés, les menaces lancées,  l’attente. L’attente stupide, se cognant au silence. Le tableau était criant de vérité et les aplats s’entrechoquaient, du noir de ciel d’orage, du vert de mer de tempête pour décrire la guerre

La guerre des amants, quand l’un aime et que l’autre n’aime plus. Quand l’un reste et que l’autre s’en va, quand l’un crie et l’autre ne l’entend pas. Il avait mis tout ça sur sa toile, à grands coups de pinceau et aucun peintre avant lui n’avait réussi à figurer ainsi le chagrin

Ni Munch, ni Giacometti. Ni même Modigliani.

 

Tout le monde cria au génie et  les plus grands musées se disputèrent le tableau, qui finit en Italie, et affola les touristes. On vint de loin pour le contempler, les Chinois le photographiaient avant d’aller rejoindre leur autocar et les Italiennes pleuraient, beaucoup s’y reconnaissaient. Mamma mia criaient-elles, c’est criant de vérité !

L’homme malheureux connut la gloire, la richesse, les honneurs et se félicita d’avoir tant souffert. Son chagrin marquait encore son visage et quand on le rencontrait, on le félicitait pour les stigmates qu’il portait.

—Vous avez la tête de l’emploi, lui disait-on, on voit tout de suite que vous êtes l’auteur du fameux tableau.

—Les vrais artistes doivent souffrir, répondait-il invariablement, conscient que cette phrase était un peu éculée depuis le temps. Mais elle avait l’air de satisfaire les gens.

 

Seulement un jour, sa femme qui l’avait abandonné, voyant son succès, le rappela.

—Je n’aime que toi, lui dit-elle, et je ne le savais pas. Excuse-moi.

Et il plongea, parce que les hommes sont bêtes, on peut leur faire croire n’importe quoi. Et son chagrin s’en alla. Il réapprit à rire, à lever la tête vers le ciel, il arriva à dormir, il retrouva le goût de vivre.

Et la peinture sur sa toile s’écailla. On parla de fissures, de manques à venir, on envisageait le pire. Les conservateurs du musée examinèrent le tableau, se concertèrent et durent se rendre à l’évidence : en quelques semaines, il se trouvait bien abîmé. Encore plus détérioré que la Joconde, plus en danger que les fresques de San Marco, plus atteint que les chevaux de st Marc, un vrai désastre.

—C’est parce que l’artiste est heureux, murmurait-on dans les bureaux.

On envoya le tableau par avion dans les ateliers du Louvre, on le plaça sous une lumière rouge, on l’examina à la loupe et  le verdict tomba, implacable: le vernis n’avait pas résisté, le tableau était condamné.

Le musée voulut le renvoyer, l’Italie répondit : gardez-le.

Il s’effrita donc dans un sous-sol humide et bientôt il n’en resta plus grand-chose : à peine une déception, comme une déconvenue rien de plus. Une légère contrariété, une vexation, une petite peine. Un ressentiment, une mélancolie, une migraine. Rien qui ressemblât à un vrai chagrin.

 

Aujourd’hui il reste un châssis, un cadre et quelques souvenirs, mais plus rien du tableau. Et comme on ne parle plus de lui, le peintre a un nouveau souci : sa femme est déjà repartie.

 

25. août, 2016

Je ne veux pas non plus snober la rentrée littéraire, même si cette année elle ne m’inspire pas. C’est toujours bien d’avoir plein de livres nouveaux. D’avoir l’embarras du choix, de nouveaux noms, de nouvelles couvertures. Et puis j’aime les évènements, intelligents ou pas. J’ai donc consulté la liste des romans à lire absolument sinon on aura tout raté et je me suis arrêtée sur un drôle de titre : Comment tu parles de ton père (Joann Sfar)

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Comment je parle de mon père, moi ?

Amoureusement. Parce que j’ai eu un père extraordinaire, tout le monde vous le dira. Et je lui ai offert des pages de mon roman, Elle s’appelait Sonia Verjik. Ce roman va disparaître parce que j’ai quitté la maison d’édition qui le publie, il va s’en aller bientôt dans le gros nuage auquel on donne un nom anglais. Alors voilà. Voilà mon père, qui ne s’appelait pas du tout Jean-Baptiste comme ce personnage et n’avait pas une Laguna mais une Mercedes avec laquelle il s’égarait, dont le numéro de téléphone ne commençait pas par 83 (ça, c’est le mien) et qui a eu cette maladie, cette saleté de maladie :

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« Eh bien oui, nous y voilà, ma vie est ainsi faite à présent, mes journées sont percées d'une quantité de plus en plus grande de trous et ces perforations s'élargissent progressivement. Bientôt elles seront des précipices dans lesquels je tomberai la tête la première.

Un beau jour...

  J'ai un beau jour cherché partout ma deuxième chaussette grise, claudiquant comme un ahuri dans l'appartement, le pied droit gelé à cause du carrelage glacé. J'étais bien certain d'avoir extirpé la paire complète du tiroir. Puis j'ai tenté, en vain, de me souvenir de mon propre numéro de téléphone.

Le numéro du Var, 83. Ensuite, plus rien.

J'ai cherché le nom d'un fruit tout rond que je tenais à la main et  m'apprêtais à peler, celui d'un légume dans mon assiette -concombre, je crois. Ou brocolis, qui est un mot plus rare. J'ai cherché au cours d'une errance affolée l'emplacement de mon parking, j'ai égaré pendant un mois les papiers de la voiture. Ce n'étaient là que les premières atteintes, le reste est venu ensuite, progressivement.

 

De quoi étais-je en train de parler ? Précipices, le mot revient vers moi de très loin mais j''ai réussi à le happer au passage. Devant moi s'ouvrent des précipices. Parfois les choses réapparaissent de beaucoup plus loin et alors il me semble qu'elles se sont usées dans ce voyage. Elles y ont perdu leur relief et me voilà dans le flou. La reconstitution des souvenirs est un terrible périple, qui peut s'avérer exténuant. On ne sait jamais s'il va aboutir, si ces images pâles et mouvantes, qui ne tiennent souvent qu'à un fil, une lettre ou une couleur, un son diffus, vont finir par s'approcher de vous et se fixer suffisamment longtemps pour que vous puissiez vous écrier, victorieux : voilà, je m'en souviens !

Je m'en souviens, le  prénom d'Alzeihmer était Alois et c'était un savant allemand.. Tout revient à qui sait attendre, voilà bien une phrase raisonnable, porteuse d'espoir. Je me souviens du nom de jeune fille d'Anita : elle s'appelait Velasquez. Anita Vélasquez. comme le peintre, oui, qui était son lointain ancêtre. Vous pouvez imaginer la fierté de cette famille ibère, pourvue d'une lignée entière de médecins et d'aucun artiste, comme quoi le génie n'est pas toujours génétique et peut se refuser à suivre les branches de l'arbre. Il y a Osorio Velasquez, stomatologue Joseline Vélasquez, médecin généraliste et Franco Vélasquez, ophtalmologue. Sur une autre branche Alain-antoine Gonzalez, chirurgien esthétique au Venezuela, Pablo Gonzalez, infirmier indépendant. Joelle Gonzalez, dentiste. A part Alain-Antoine, tous se sont installés en France ou en Espagne. Deux d'entre eux sont morts, les autres se trouvent sur les pages jaunes de l'annuaire.

Oui, je sais tout cela et n'en ai pas oublié une miette. D'ailleurs vous n'êtes pas au bout de vos surprises. Tenez, je me souviens très bien de la couleur de ma voiture, j'ai une Laguna... bleue... ou alors... peu importe puisque j'en possède les clés, qui se trouvent là sous mon nez, sur cette table basse, à côté de mon livre. Avec ces clés, je ne pourrai évidemment ouvrir que la bonne couleur. Où est le problème, dans ces conditions? Mais j'hésite de plus en plus à conduire car je ne suis plus aussi sûr de moi. Je me contente donc de quelques trajets des plus familiers, d'ici jusqu'à Magenta je ne risque pas grand-chose, il me suffit de suivre le flot des autres voitures, qui me guident sans le savoir. Je peux ainsi me garer en haut du boulevard et aller flâner où bon me semble. Je ne me suis perdu qu'une fois, dans l'une des petites rues adjacentes à l'avenue. Peu importe, je suis encore capable de demander mon chemin à la première personne venue.

Je n'en ai pas honte. Je n'ai honte de rien.

Il m'arrive aussi depuis quelques semaines d'oublier  mon âge exact, mais qu'importe ? J'ai une carte d'identité dans la poche de ma veste, un passeport rangé dans l'un des meubles de l'appartement. Tout y est consigné: ce que je suis, qui je suis. Concentrez-vous sur vous-même, m'a dit le docteur Rodier lors de sa dernière visite. Opérez un repli stratégique, si vous voyez ce que je veux dire. Ce repli ayant pour but, selon lui, de resserrer les boulons de ma mémoire. Encore faut-il que le moral suive, n'est-ce pas? A-t-il ajouté."

 (Elle s'appelait Sonia Verjik, roman à l'existence très menacée, extrait)