Décembre

8. déc., 2016

Le Grand Huit

 

Il vérifie les rouages du Grand Huit, l’attraction phare de cette fête foraine. Ils sont deux, son patron et lui. Il n’est pas grand, il n’a pas l’air très musclé au premier abord, mais il est souple et quand il travaille, on voit tout de suite sa force. Il s’appelle Edmond, c’est bête un prénom pareil dit-il autour de lui.

Vous ne le verrez dans aucune fête foraine, ni à la fête des loges, ni à St Germain, vous ne le verrez traîner ses guêtres sur aucune place de village. Vous ne le verrez qu’ici, aujourd’hui.

Edmond aime s’attarder après son travail et regarder les enfants monter dans les nacelles, parfois il les aide puis leur montre comment se tenir. Il aime leurs cris quand les chariots basculent dans le vide, il rit, il applaudit. Allez rentre, lui dit son patron, il faut que tu dormes un peu. Ils ont commencé à cinq heures ce matin et il est temps qu’il aille se coucher. Mais Edmond aime trop le Grand Huit, c’est sa vie. Il a toujours travaillé ici, dans cette attraction là, qui n’existe qu’ici. Sur cette page, aujourd’hui.

Et il finit par s’en aller, les mains dans les poches. Il fait un peu froid. Il passe devant l’ancienne baraque du géant de l’Atlas, transformée en stand de tir. Il dit bonjour, il ajoute qu’il va y avoir du monde aujourd’hui, parce qu’on approche des fêtes et qu’on veut faire plaisir aux enfants. Il passe devant les autos tamponneuses, la patronne crie dans son micro, celle-là il ne l’aime pas beaucoup, il la trouve vulgaire. Il déteste sa voix, son rire, ses regards quand il passe.

Edmond aime les femmes élégantes, qui se tiennent.

Edmond aime Gladys, la voisine des papous mangeurs de saucissons.

Mais il ne pourra jamais faire monter Gladys sur le Grand Huit, elle ne tiendrait pas dans une nacelle. Ses chairs déborderaient, ce serait dangereux. Gladys de Cambray est la femme la plus grosse du monde, ça se voit de loin, à sa culotte qu’on a accrochée sur un fil. Et ça le fait rêver, cette culotte, mais rêver d’une façon particulière –disons que ça l’attendrit. C’est le drame de Gladys qui est suspendu là sur un fil, c’est sa fragilité et Edmond aime les femmes fragiles.

Gladys porte une robe blanche à huit rangs de dentelle, on dirait une montgolfière et Edmond la regarde en passant. Il lui fait un petit signe. Et moi je le vois faire, je sais très bien ce qu’il ressent. Et je le plains, parce que je connais bien Gladys, c’est moi qui l’ai inventée, dans l’une de mes nouvelles. Et je sais la vérité.

Demain, je monterai sur le Grand Huit parmi les premières, je pense qu’Edmond sera encore là. Et juste avant de m’élever dans le ciel, je lui ferai signe de venir me voir. Il me reconnaîtra, il m’a vue souvent traîner dans cette fête, quand je faisais mes recherches. Il s’approchera et alors je lui dirai, tout bas, le secret de Gladys. Parce qu’il faut qu’il sache.

NDLR si vous voulez vous aussi connaître ce secret, ne comptez pas sur moi pour vous le dire ici : il vous faudra lire ma nouvelle

 

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7. déc., 2016

 

Il connaissait les conditions générales, il les avait parcourues et signées : en cas de réussite le gain était énorme, assez important pour changer radicalement sa vie et lui permettre une existence de rêve. Il avait un instant imaginé ce qu’il pourrait s’offrir et puis il avait arrêté sa rêverie, par superstition. La réalité correspond rarement aux projections, s’était-il répété pour mettre fin à ses fantasmes.

La prime était faramineuse en cas de succès mais en cas de faute et même s’il parvenait à repérer 6 erreurs, la sanction était impitoyable : il disparaissait. Le contrat ne stipulait pas le mode d’élimination, il était simplement écrit que la mesure était radicale et pratiquement indolore, ce qui l’avait rassuré.

Il avait signé sans trop réfléchir, faisant confiance à sa bonne étoile et à sa très bonne mémoire.

Et le film de sa vie commença. Devant lui, sur une tablette, un boitier allait lui permettre de signaler la moindre erreur. Il y en avait sept en tout, il connaissait ce jeu. Il lui faudrait se concentrer, il le savait. Ne pas se laisser aller à une quelconque nostalgie, rester lucide, attentif, sa vie était en jeu.

Il reconnut les photographies de sa naissance, ne trouva rien à signaler. A peine eut-il une hésitation quant à la coiffure de sa mère, mais celle-ci fut de courte durée. Il avait regardé ces photos tant de fois, il les connaissait par cœur. Il remarqua tout à coup une modification dans le décor derrière lui, sur une photo qui le représentait en barboteuse, sa peluche favorite à la main : sur le buffet, il ne reconnaissait pas le vase. Il cliqua, le cœur battant : REUSSITE, ERREUR N°1, afficha l’écran.

—Bravo, nous poursuivons, dit une voix qu’il avait déjà entendue.

Cette fois l’image était en mouvement, l’épreuve devenait plus difficile : il revit ses premières vacances au bord de la mer, appuya sur son boitier à cause de la bouée, ce n’était pas un canard mais un cygne, un cygne blanc ! S’écria-t-il.

—Un peu de calme, surgit la voix. REUSSITE, ERREUR N°2.

Il vit marcher devant lui son premier amour, reconnut ses cheveux blonds, fut ému et se reprit. Ce n’était pas le moment de se laisser aller aux sentiments. Il assista à une dispute de ses parents, à une réconciliation, il vit sa mère pleurer, son père s’excuser. Ce fut une séquence difficile, il avait refoulé tout ça et n’en avait que de pâles souvenirs. Il hésita, cliqua sur l’image de son père, qui ne portait jamais de cravate.

REUSSITE, ERREUR N°3, clama la voix et son score s’afficha, 3/3.

Puis il repéra une erreur sur la façade de son lycée, une erreur dans ses sujets de Bac, une erreur dans ses professeurs de Fac.

PARFAIT, afficha l’écran géant. IL RESTE UNE ERREUR.

Il vit apparaître sa femme, assista au jour de son propre mariage, reconnut les invités, le menu du repas. Il revécut sa nuit de noces, fut gêné et faillit perdre son sang-froid. Et puis elle arriva. Elle avait les cheveux noirs, elle portait des bas de soie, elle marchait comme une Reine. Mais ce n’était pas sa femme. Alors il appuya.

L’écran alors se brouilla, puis il afficha ces mots : ERREUR FATALE.

—cette séquence ne présentait aucune anomalie, déclara la voix. Nous sommes désolés pour vous.

Voilà ce qui arrive, quand on ne veut pas avouer

Quand on ne veut pas reconnaître

Quand on fait tout pour oublier

Qu’on a trompé sa femme, une fois, peut-être.

6. déc., 2016

La sixième après la guerre

Tu avais fini l’école au mois de mai, tu n’avais pas appris la proposition subordonnée, la guerre vous avait renvoyés. Avant la fin des leçons de grammaire, juste avant l’été.

La guerre, quelle histoire la guerre au soleil.

Tu avais pris un avion, tu allais découvrir la Cannebière et la neige en plein hiver, la brousse qu’on vendait au marché et les manies de ta grand-mère.

Tu attendais ton père et ta mère, et puis ta rentrée en sixième.

Tu étais fière.

Tu voulais quelque chose de solennel, un grand bâtiment avec une allée et des arbres odorants. Tu imaginais des tables immenses avec un tableau géant et sur l’estrade, des gens importants. Tu voulais un cartable très lourd avec des formules dedans et des livres gros comme des dictionnaires, recouverts de papier bleu avec une étiquette.

Tu n’as eu que les étiquettes. Il n’y avait pas de place pour toi, qui venais de l’autre côté de la mer. Alors on t’a mise tout près de la Sainte Vierge, tout près de notre Dame qui nous garde, dans une école communale. Tout en haut d’une rue en pente, en plein soleil, on t’a dit assieds-toi là, après on verra. Tu as pris l’autobus, tu es arrivée en retard. Tu as pleuré.  C’était une toute petite classe, avec d’autres enfants comme toi venus du pays de la guerre qui n’avait pas un nom de guerre, et une demoiselle. C’était comme la fin de tes rêves.

Ils t’ont dit quand ils voudront de vous au lycée.

Ils t’ont dit on ne peut pas accueillir tout le monde

Et vous

Vous qui arriviez de là-bas avec vos drôles de noms arabes et votre accent

Et vos mères

Vos mères qu’ils trouvaient vulgaires. Et vos pères

Qu’est-ce qu’ils avaient fait vos pères.

Mais tu avais une jolie robe, une robe rouge déjà, cousue par ta mère et dans la cour il y avait tous les Grands du Certificat.

Et en sortant tu t’achetais des caramels et des petites breloques en forme de pied noir, parce que c’était ce qu’on disait de toi.

Tu venais d’Algérie, tu entrais en sixième à Marseille

 
5. déc., 2016

 

Cinq est l’entier naturel suivant 4 et précédent 6. Le nombre cinq correspond au nombre normal des doigts d’une main ou d’un pied d’humains.

Mais Carmen n’est pas totalement humaine, c’est pourquoi elle n’a pas toujours cinq doigts. Et le pouce monté à l’envers. Et des pieds trop grands, parce que mon feutre bave et des cheveux trop noirs, parce que je ne sais pas peindre. Mais elle a un grand cœur, même si sa langue est mauvaise.

Carmen aime les gens qui se demandent ce qu’ils font là

Elle aime de tout son cœur le chocolat Côte d’Or aux noisettes et les robes de Diane Von Furstenberg.

Elle aime les couchers de soleil dur la plage de Villers sur mer et les gros livres qu’on n’ouvre jamais. Elle en a repéré deux chez moi, il y a les Noces de Camus et l’art de l’Islam dans la collection Mazenod, elle se demande pourquoi je les laisse là, toujours fermés. Elle aimerait bien y poser les pieds, se pencher sur une jolie image de minaret ou sur des phrases définitives du genre :

Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d'insectes somnolents, j'ouvre les yeux et mon cœur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n'est pas si facile de devenir ce qu'on est, de retrouver sa mesure profonde.

Nourrie de phrases aussi profondes, Carmen se fera de nombreuses rides au soleil.

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Si un jour Carmen acquiert la certitude qu’elle aura chaque fois ses cinq doigts, je crois qu’elle sera déçue, tout compte fait. Elle s’est habituée aux aléas de mes dessins, qui font partie de son personnage. De toute façon les gens parfaits l’ennuient

Les mères qui n’oublient jamais le goûter

Celles qui lisent des histoires à leurs enfants, le soir

Les professeurs qui font de bons cours à huit heures du matin

Les indignés 

Ceux qui n’ont jamais bu, jamais fumé

Ceux qui mangent sans gluten, sans sel, sans sucre, sans viande  et sans goût

Ceux qui ne se trompent jamais de télécommande devant la télé

Et ne perdent pas leurs lunettes, leurs papiers, leur clé USB

Celles qui ne se lavent les cheveux que deux fois par semaine

Et qui ont un vernis à ongles qui tient

Celles qui ne se roulent pas par terre quand on leur fait un compliment

Toutes celles qui s’aiment et savent pourquoi elles s’aiment

Toutes celles qui acceptent leur âge avec sagesse

Et toutes celles –mais elles sont peu nombreuses- qui ne perdent jamais une chaussette quand elles lavent leur linge.

Carmen est injuste et très mauvaise langue, je sais.

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Les jours où Carmen a cinq doigts, peut-être a-t-elle envie de les cacher. Elle ne me confie jamais ce genre de problème, elle est assez conciliante dans l’ensemble. A peine se plaint-elle quand je fais un article sans elle.

—Tu m’oublies ! Me dit-elle avec sa petite voix.

Un jour où elle avait tous ses doigts, je l’ai surprise occupée à les compter.

—Mais qu’est-ce que tu fais ?

—Je compte les poèmes que je préfère, ça tombe bien il y en a cinq. Tu veux entendre le premier ?

« Pendant qu’il est facile et pendant qu’elle est gaie

Allons nous habiller et nous déshabiller. »

—Va donc t’habiller, m’a-t-elle dit ensuite. Tu as vu l’heure ? Et elle m’a montré ma robe rouge toute brillante, dans mon placard :

—J’espère que tu la mettras pour Noël, m’a-t-elle lancé, trop contente de mettre son grain de sel dans ma vie.