Mars

23. mars, 2017

Non restez, vous ne me dérangez pas. Je broyais du noir, justement et vous voir entrer m’a distrait un moment.

Vous ne me regardez pas ? Je vous intimide ? Je sais, je suis connu. Les gens viennent de loin pour me voir, chaque fois qu’on m’expose. C’est à cause de l’Italien. Le sculpteur. Un drôle de type, vous savez. Et têtu avec ça. Je voulais marcher, comme les autres et balancer mes bras, faire quelque chose d’inutile et vain mais non. Il m’a laissé dans cette position là, comme un imbécile. Immobile, avec mes pensées.

—Un être perdu, l’image de la condition humaine, m’a-t-il dit en me regardant de loin, quand il a eu fini. Et ne te plains pas, j’en ai fait de beaucoup plus petits que toi.

Il avait l’air content de lui.

N’empêche que je n’ai pas le droit de bouger... vous non plus, on dirait. On vous a laissé entrer avec votre chapeau ? Vous n’avez pas passé les contrôles ? Parce que...

Ah, c’est pour la photo ! A man with a hat, je sais. Je parle peu l’anglais malheureusement. Mais la phrase est simple et à vous voir, on devine tout de suite...

Je peux vous demander quelque chose ? Parce que vous n’avez pas l’air méchant. Voilà... le tableau que vous regardez, qui se trouve là sur ma gauche, qu’est-ce qu’il représente ? Un homme ? Une femme ? Un paysage ? Parce que je n’ai pas encore pu le voir, regardez-moi : je ne peux pas me tourner, je ne peux que fixer le couloir, devant moi. Alors si vous pouviez m’en parler... nous présenter l’un à l’autre, peut-être. J’aurais ainsi une compagnie, nous pourrions peut-être bavarder, de temps en temps. Moi dans ma solitude, lui contre son mur.

Une conversation, de temps à autre.

Ah, vous allez tout me dire, à condition que je me taise ?

Merci, c’est trop gentil. Et prenez votre temps, je suis patient. J’ai l’éternité devant moi, vous savez.

 

21. mars, 2017

Si vous regardez le débat sur les Présidentielles à la télé dans l’espoir qu’il se passe quelque chose. Un pugilat, une bagarre, un événement extraordinaire et si vous avez honte de penser ça.

Si vous ne les écoutez plus au bout de dix minutes.

Si vous dites à votre enfant, qui n’est plus un enfant, que le monde est cruel juste parce que vous le savez depuis longtemps

Et si vous regrettez immédiatement de lui avoir dit une chose pareille, comme s’il croyait encore à vos belles histoires.

Si vous vous mettez la tête sous l’eau en pleurant, en sortant de chez le coiffeur.

Si vous savez que le soleil est très mauvais pour la peau et que vous vous étalez quand même

Et si vous trouvez que l’indice 50, ça fait blanc

Et si vous trouvez que l’indice 30, ça colle.

Si vous aimez toujours le foie gras et que vous ne vous en vantez pas.

Si vous préférez quand même Benoît Magimel à Darroussin

Et s’il vous arrive de pleurer au cinéma et s’il vous arrive de vous endormir devant un chef d’œuvre aussi.

Si vous avez acheté Paris Match pour avoir des nouvelles de Johnny.

Si vous avez demandé à votre mari de vous écrire un commentaire sur Amazon

Et si vous avez haï celle qui n’a pas aimé votre livre.

Si vous avez prié un jour dans une église, des fois que ça marche

Si vous avez supplié.

Si vous avez consulté Doctissimo à cause d’une petite douleur au ventre, à l’oreille ou au dos

Et que vous avez craint le pire.

Si vous avez aimé, aimé à la folie

Un amoureux, un chien, un enfant

Si vous avez fait tout ça ou presque, comme moi

Alors c’est que vous êtes une personne normale, une personne moyenne

Insignifiante, genre grain de poussière

Ou petite bille qu’on promène

Et que vous en êtes assez fière.

19. mars, 2017

Cher Albert,

Nous avons bien reçu votre premier versement concernant notre formule: réussir son premier roman en dix étapes. Nous avons étudié très sérieusement votre manuscrit et nous avons d’emblée quelques modifications à vous conseiller.

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Tout d’abord, il nous paraît important que vous envisagiez un pseudo : Albert n’est plus du tout vendeur. Quant à Camus, ce nom fait référence aux anciens concerts de Johnny et risque de réduire votre lectorat.

Mais sur ce point, nous pouvons nous tromper.

Nous n’avons pas la science infuse.

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En ce qui concerne la première page de votre roman –nous nous en tiendrons là pour cette première étape :

L’idée de la mort de la mère est bonne, elle fait entrer le lecteur immédiatement dans quelque chose de fort (1)

 

Nous vous conseillons cependant une modification de la première phrase :

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.

Justement il faudrait savoir, alors décidez-vous. Si votre narrateur ne connaît pas la date exacte, le lecteur ne vous fera plus confiance. Et la confiance de votre lecteur est le premier cadeau que vous trouverez sur le long chemin du succès.

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Nous poursuivons :

J’ai reçu un télégramme. Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.

Avez-vous pensé une seconde à l’impact du mot télégramme dans l’esprit de vos futurs lecteurs ? Qu’est-ce qu’un télégramme ? Nous répétons l’une des bases de l’écriture romanesque : employer un vocabulaire simple, compréhensible de tous. D’ailleurs vous vous en êtes vous-même rendu compte, puisque vous ajoutez: « Cela ne veut rien dire ».

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L’asile de vieillards est à Marengo

Nous avons là deux observations importantes:

1 Veillez à remplacer les mots grossiers par des termes plus corrects. L’équipe de censure d’Amazon est impitoyable.

2 Faites une description rapide de Marengo, les lecteurs aiment voyager. Vous trouverez dans Wikipedia tous les détails nécessaires. Nous avons nous-mêmes fait quelques recherches.

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Enfin : Je prendrai l’autobus.

 Le voyage en autobus nous paraît peu adapté à la position du personnage, qui mérite un moyen de locomotion plus noble et surtout plus viril. Au terme d'une longue réflexion, nous pensons avoir trouvé ce qui convient.

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Et n’oubliez pas : du sexe dès la première page !

Mais nous y reviendrons dans notre prochain courrier, puisque vous avez choisi l’option à 150 euros : réussir ses figures imposées.

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Nous vous soumettons dores et déjà notre proposition de correction, que nous intégrerons à votre manuscrit si vous l’approuvez:

 

STRANGER IN AFRICA, roman

Morte. Elle est morte. C’est fini, bordel. J’étais sur le canapé avec Marie, en pleine érection –en ce moment ça fonctionne pas mal – quand la Maison du troisième âge m’a appelé. Les tilleuls verts, à Marengo.

Marengo est située au centre-nord de l'Algérie, à proximité du littoral méditerranéen, à 75 kilomètres au sud-ouest d'Alger, à 12 km au sud de Tipaza, à 28 km au sud-est de Cherchell et à 38 km à l'ouest de Blida.

Elle est limitrophe des communes de Tipaza, Nador, Sidi Amar, Merad, Bourkika et Sidi Rached. Son climat est de type méditerranéen, caractérisé par un été chaud et sec et un hiver doux et humide. Sa température moyenne est de 10 °C en janvier et de 30 °C en été.

—Votre mère est partie, m’a dit la voix au téléphone. Nous sommes désolés.

Dévasté. J’étais dévasté, sur le flanc. Le sexe en berne, tout à coup. Marie s’est levée, m’a demandé si je l’aimais. Elle doute toujours, dans de telles circonstances.

Je prendrai la moto, j’irai plus vite à cause des embouteillages. A la sortie d’Alger ils sont tous là comme des cons, à circuler à la même heure. Avec la moto, j’en aurai pour une demi-heure.

Mais bon, entre nous je m’y attendais, pour ma mère. J’ai déjà demandé un RTT au boss, il a fait la gueule mais il a accepté.

On ne peut rien me refuser, à moi.

Il est temps que je me présente. Mon nom est Stranger. Stranger in Africa.

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En vous souhaitant bonne réception

Bien à vous

L’équipe de sosécrivains.com

 

1 Nous proposons une offre éclair à nos partenaires, valable jusqu’au 30 mars : la littérature claque, coup de poing et pain dans la tronche, ses principes et ses clés.

18. mars, 2017

J’étais occupée à lire un roman étonnant, dans lequel la Terre est finalement soumise aux Allemands et aux Japonais. Quand je lis sur la terrasse au soleil, Carmen s’installe tout contre moi et je sais qu’elle suit ma lecture, de temps en temps. Je ne m’occupe pas d’elle et parfois, je dois avouer que je l’oublie.

C’est ce qui a dû se passer. Car je n’ai pas bien compris ce qui lui arrivait, quand je l’ai sentie s’agiter tout à coup dans la torpeur de cette journée. J’ai d’abord vu ses pieds battre l’air, puis je l’ai entendue soupirer.

—Nous vivons dans un monde psychotique, a-t-elle soufflé à la fin.

« Psychotique », j’ai été surprise par le mot. Carmen n’a pas toujours un vocabulaire très précis, si l’on excepte les histoires d’amour. J’ai parcouru la page que je venais de lire, le mot s’y trouvait.

—T’imagines-tu vivre dans un monde sensé ? M’a-t-elle demandé alors en se penchant vers moi, comme si elle voulait me secouer, m’empêcher de poursuivre l’histoire et gâcher définitivement ma journée avec des questions existentielles.

—Page 58, a-t-elle ajouté avec un drôle de sourire, en pointant un doigt vers mon livre.

Il y avait du défi dans l’air. J’ai lâché le roman un instant. J’ai pensé malgré moi aux dernières péripéties des élections, aux derniers attentats, aux derniers faits divers entendus à la télé. Je me suis dit que Carmen n’avait pas tort, que le monde était décidément fou mais je me suis bien gardée de lui répondre. Quand Carmen commence à réfléchir, j’ai tendance à me faire oublier.

Je tiens à ma tranquillité et rechigne à des discussions sans fin.

—L’inflation de l’ego au stade terminal ! M’a-t-elle crié dans l’oreille, pour m’obliger à suivre.

—Arrête Carmen, laisse-moi lire.

—Mais c’est justement le problème. L’ego. D’ailleurs c’est écrit ici.

C’était bien écrit dans mon livre, à la page 60 que je venais de finir. Mais cette folie des hommes avides de fortune ou de pouvoir concernait un univers de science fiction, un monde littéraire totalement imaginaire.

—Ecoute Carmen, tu devrais t’installer là, un peu plus loin, fermer les yeux  et faire une sieste au soleil. Je crains que ce roman ne te fasse du mal. Laisse donc la fiction où elle est.

Et vous croyez qu’elle m’aurait écoutée ?
Carmen n’en fait qu’à sa tête. Elle a continué. A pris un air inspiré que je déteste et a lancé en direction du champ où l’herbe commence à repousser :

—Nous n’existons que dans un intervalle.

Puis elle s’est tournée vers moi :

—Page 59, si tu veux tout savoir.

J’allais me fâcher pour de bon quand elle a ajouté, d’une petite voix qui m’a fait arrêter net ma lecture:

—Moi-même, regarde. J’existe depuis deux ans à peine et le jour où tu fermeras ton blog, je ne serai plus rien. Une poussière, un point rouge à peine perceptible, un microbe dans la blogosphère. Mon intervalle à moi est très petit, tout compte fait.

J’avoue qu’alors je n’ai pas trouvé les mots. J’ai laissé tomber mon livre, le soleil qui inondait la terrasse et les toits d’Albi au loin. Tout ça n’avait plus d’importance. J’ai balbutié quelques paroles stupides, du genre : tu sais bien que je ne t’oublierai pas. J’ai même lâchement prétendu que je ne fermerais jamais mon blog, j’ai dit n’importe quoi.

J’ai aussi eu envie de la prendre dans mes bras, c’est une chose que je ne fais jamais car j’ai toujours peur de me tacher, à cause de l’encre rouge. J’ai tendu une main vers ma petite bonne femme mais elle a détalé plus vite qu’une souris effrayée.

—Les dieux détruisent ceux qu’ils remarquent ! A-t-elle lancé avant de disparaître à l’intérieur de la maison.

—Page 60, fin du deuxième paragraphe !

Depuis, elle se cache quelque part et je la cherche partout. C’est sûr, elle ne veut pas que sa tête dépasse.

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Tout ça pour vous dire que parfois les romans nous laissent perplexes et malheureux –les vrais romans, s’entend.

Et puis ça passe.

Et merci à Léna Ache de m’avoir conseillé cette lecture !

 

Le maître du haut château, de Philip K. Dick

17. mars, 2017

Au Salon du livre, un jury vous écoute cinq minutes, vous présentez votre livre et si vous êtes génial, alors ils vous aideront à vous faire connaître.

 

—Ah, vous avez amené votre petite Espagnole.

—Mais c’est pour mon livre que je...

—Tout va bien, Carmen ?

—Elle ne vous répondra pas. A vrai dire elle ne... je peux commencer ?

—Mais oui. Vous avez déjà perdu 1 minute. Il vous en reste 4, nous vous écoutons. Dépêchez-vous.

 

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« Elle avait gardé l’image dans sa tête, avec ses lignes à peine mouvantes –une légère inclinaison des corps un peu fatigués d’attendre, un balancement intermittent pour ponctuer les paroles.

De quoi parlaient-elles, toutes les deux ?

Les robes étaient serrées à la taille, les coiffures bombées, « choucroute party », dirait-elle beaucoup plus tard en y repensant. Un parfum de Guerlain traînait dans la pièce, entêtant. Les deux femmes riaient de temps en temps. Derrière elles, le pick-up lançait sa musique.

—Une chanson de circonstance, avait dit l’une des femmes en riant.

—Et si ça arrivait ? Si tout finissait là, aujourd’hui. La vie, la terre.

Elle ne se souvenait pas d’autres  mots prononcés mais entendrait encore, bien des années plus tard, les paroles de la chanson

Fais ta prière Tom Dooley

Demain tu vas mourir

Et elle se souviendrait parfaitement de l’air. Elle qui chantait faux, elle pourrait en retrouver les notes exactes

Fais ta prière Tom Dooley

Elle ignorait alors qui était ce Tom Dooley qui allait mourir, elle s’était longtemps figuré un homme très jeune et très blond, qui avait commis une faute impardonnable. La chanson la terrifiait, elle aussi commettait des fautes, parfois. La chanson la terrifiait beaucoup plus que la rumeur qui l’accompagnait ce jour-là, un bruit de fin du monde qui courait dans les rues depuis le matin, répété par les radios, une mauvaise histoire comme il s’en propage de temps en temps.

Une catastrophe, un monde englouti.

Fais ta prière Tom Dooley.

Des hommes et des femmes avaient escaladé des montagnes, pour échapper au cataclysme qui viendrait sûrement de la mer. Les hommes avaient porté les enfants sur leurs épaules, les femmes avaient tremblé et s’étaient abimé les pieds aux cailloux des chemins. Et les deux femmes avaient continué à parler, l’oubliant, elle si petite. Se confiant des secrets, rougissant. Attendant le retour des hommes.

Le Dimanche il ne pouvait rien arriver

Ni un enlèvement ni un attentat ni rien dans cette guerre qui n’en finissait pas

Juste la menace d’une fin de tout

Juste le bruit de la mer au-delà de la terrasse

Le bruit des vagues contre les rochers, plus fort depuis quelques heures

Juste la fin de la chanson.

 

J’ai attendu exactement 55 ans (j’ai bien compté) pour aller rechercher l’origine de cette chanson. Je me souviens parfaitement de cette histoire de fin du monde annoncée, en Algérie comme ailleurs. Je vois encore exactement les rochers qui dévalaient sur la mer, au-delà de la terrasse couverte de la maison de Bains romains.  Je n’ai pas pu oublier le parfum si fort de ma mère, d’autres femmes le portent encore aujourd’hui et chaque fois que ces autres passent, je me retourne. Je ne sais plus la couleur des robes, j’ai oublié la voix de ma tante, mais je sais enfin qui était Tom Dooley. J’ai fait des recherches, il s’appelait en vérité Thomas Dula. C’est une sombre histoire d’assassinat. Thomas Dula fut accusé d’avoir tué sa maîtresse Laura Foster. Il était sûrement innocent et fut pendu au milieu de la journée, devant une foule immense. J’ai noté sur mon cahier tous les détails que j’ai pu trouver, parce que cette chanson fait partie de ma vie. Ses paroles sont collées à une image à la fois floue et magnifique qui représente ma nostalgie intime.

En notant tout ce que je pouvais trouver sur ce vieux fait divers, je sais bien ce que j’ai fait. J’ai tenté d’approcher, l’air de rien et par le biais de google et autres moteurs de recherche, un peu de l’intimité de ma mère, cette intimité défendue. J’ai fait une entaille dans l’image et c’est une opération assez dangereuse.

Les mères doivent à jamais rester des mères, même si leurs rêves flottent dans l’air, un Dimanche de fin du monde, à cause d’une chanson qui traîne.

 

Tout ça pour vous dire que j’écrirais bien des nouvelles, encore une fois. Elles auraient pour titre Les inquiètes et dans la première histoire, il y aurait ces deux femmes »

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Sur le stand F14 du Salon du livre, le jury KDP, un peu fatigué par le bruit, la chaleur et la succession des concurrents, accorda un prix spécial à ce projet : un enregistrement de la chanson Tom Dooley, par les Compagnons de la chanson.

—Mais c’est bien pour faire plaisir à Carmen, ajoutèrent-ils.

Et celle-ci tourna les talons, furieuse. Elle se fraya un chemin parmi la foule du Salon et l’on ne distingua plus bientôt qu’un point rouge qui s’en allait, rageusement. Parce que les Compagnons de la chanson, franchement!Pleure